Auteurs: Zahra Boudalaoui-Buresi (J-PAL Europe), Quentin Daviot (Eval-Lab), Thomas Escande (Eval-Lab), Mariajose Silva-Vargas (J-PAL Europe & LISER)
Photographies: ©Mariajose Silva-Vargas
Le rôle de l’école est central pour aider les enfants à comprendre les défis sociétaux auxquels ils sont confrontés, tels que le changement climatique, tout en développant une relation positive avec la nature. Les jardins pédagogiques constituent un vecteur d’apprentissage unique permettant aux élèves d’entrer en contact direct avec la terre, les plantes et les insectes. Pour autant, leur impact n’a que peu fait l'objet d’évaluations rigoureuses. Ce reportage photo documente la recherche expérimentale à large échelle d’un programme porté par WWF France, qui explore la manière dont les jardins potagers scolaires façonnent le lien des enfants avec la nature, et comment ces apprentissages se traduisent concrètement dans les salles de classe et les cours d’école.
Introduction
À une époque où la lutte contre le changement climatique et la perte de biodiversité représentent des défis collectifs urgents, les enfants ont un rôle central à jouer. Dès aujourd’hui, ils sont capables d’influencer leurs familles et leurs communautés. Ils sont aussi les décideurs de demain. Les écoles portent une double responsabilité : aider les enfants à appréhender les questions environnementales tout en favorisant une relation saine et positive avec la nature.
Les jardins pédagogiques constituent des espaces prêts à l'emploi, où les enfants peuvent apprendre à connaître la nature, jouer aux jardiniers et interagir directement avec la terre, les plantes et les insectes. Ils constituent de ce fait une piste prometteuse pour les écoles cherchant à atteindre ce double objectif. Malgré leur popularité croissante, peu d'études scientifiques rigoureuses ont examiné le rôle de ces espaces dans la promotion du développement durable et le renforcement du lien des élèves avec la nature. Pour y remédier, WWF France a proposé une évaluation randomisée à large échelle visant à évaluer l'impact des potagers pédagogiques. L'organisme de recherche EVAL-LAB a été sélectionné pour mener cette étude, avec le soutien d'un large éventail de partenaires, dont le laboratoire J-PAL Europe dans le cadre du programme Innovations, Données et Expérimentations en Éducation (IDEE). Les résultats préliminaires montrent qu'une exposition accrue aux activités de jardinage améliore le lien des enfants avec la nature et leur conscience écologique. Des gains particulièrement importants sont mesurés chez les élèves fréquentant des établissements appartenant aux réseaux d'éducation prioritaire (REP et REP+), où l'accès aux espaces verts est souvent plus limité.
En coulisses, nous mettons en lumière un partenariat qui rassemble des éducateurs, des évaluateurs et des chercheurs pour générer des données probantes à la croisée de l'éducation, de la lutte contre le changement climatique et du développement durable. À travers l’objectif d’un appareil photo, nous observons de plus près comment cette recherche se traduit concrètement dans les salles de classe et les cours de récréation.
Pourquoi cette étude est-elle importante ?
Au cours des deux derniers siècles, les liens entre l’humain et la nature se sont progressivement détériorés, tant sur le plan physique que psychologique. Cela est notamment dû à une urbanisation rapide et à une diminution des contacts quotidiens avec la faune et la flore. Cette déconnexion est corrélée à une détérioration de la santé mentale des individus et à une volonté moindre de participer à des actions de protection de la nature. En revanche, des travaux de recherche suggèrent que des contacts précoces et répétés avec la nature peuvent aider les enfants à tisser des liens durables avec le monde naturel (Eval-lab et WWF, 2025).
Comme l’ont souligné Esther Duflo ainsi que d'autres chercheurs et spécialistes, les enfants doivent être impliqués dans la lutte contre le changement climatique, et la manière dont ces problèmes leur sont présentés est importante. Les programmes éducatifs qui se concentrent uniquement sur les risques et les scénarios catastrophe peuvent accroître l'éco-anxiété sans nécessairement modifier les comportements. Le défi consiste à proposer une éducation à l’environnement et au développement durable scientifiquement rigoureuse et ambitieuse, laissant aux enfants un sentiment d'espoir, d'autonomie et une envie d'agir concrètement (Esther Duflo, Le Monde).
Les potagers pédagogiques apparaissent comme un cadre idéal d’action : un lieu où les enfants peuvent observer, expérimenter et prendre soin du vivant dans leur environnement immédiat. Loin d'être une idée nouvelle, ces lieux ont une longue et riche histoire en Europe, où ils sont apparus au XVIIIe siècle et étaient autrefois utilisés pour améliorer la santé publique, soutenir le développement de compétences pratiques et permettre la subsistance des populations. Beaucoup ont progressivement disparu lorsque les cours d'école ont été bétonnées. Aujourd'hui, les jardins scolaires font progressivement leur retour, face à un regain d'intérêt pour le bien-être des enfants, l'éducation à l'environnement et le verdissement urbain.
Qu'entend-on par « potager pédagogique » ?
Un potager pédagogique peut être une zone entièrement dépourvue de revêtement dans la cour de récréation, avec des parcelles potagères, un ensemble de plates-bandes surélevées ou de jardinières, ou même, dans certains cas, une parcelle extérieure à proximité à laquelle les écoliers peuvent régulièrement accéder. Ce qui importe n'est pas tant la disposition de l’espace que la possibilité pour les enfants de voir les plantes pousser, toucher la terre et les plantes, et observer les insectes ou d'autres organismes vivants évoluer au fil du temps.
Cette flexibilité rend les jardins scolaires adaptables et multimodaux : ils peuvent être ajustés à différents budgets, espaces et contextes locaux.
Ce que propose le programme
À travers la France, de nombreuses écoles primaires sont équipées d'une forme de potager pédagogique, mais ces espaces sont souvent sous-utilisés. Les enseignants déclarent manquer de temps, de ressources et de formation pour les utiliser régulièrement et décrivent des difficultés à intégrer des activités de jardinage à un programme scolaire déjà dense. Ils expriment également des inquiétudes quant à la gestion des classes en plein air et considèrent les jardins comme des espaces « saisonniers », utilisables uniquement à la fin du printemps ou en été (Eval-Lab, 2025).
Pour relever ces défis, WWF France et une équipe de recherche pluridisciplinaire ont co-développé L'École Jardinière, un programme de soutien simple et peu coûteux, conçu pour aider les enseignants à tirer parti des potagers pédagogiques. Une équipe de recherche a évalué le programme dans le cadre d'un ECR, afin de déterminer si un soutien et l’accès à des ressources supplémentaires peuvent effectivement aider les enseignants à mieux utiliser et intensifier l'utilisation des jardins pédagogiques pendant les heures de cours, et si cela peut, par conséquent, renforcer le lien des élèves avec la nature tout en favorisant l'engagement positif des enseignants et des familles.
Le programme L'École Jardinière fournit aux enseignants un contenu éducatif de haute qualité, aligné sur les programmes scolaires, ainsi que des plans d'activités prêts à l'emploi pour des activités pratiques de jardinage, aussi bien à l’extérieur qu'à l’intérieur des salles de classe.
Il a été conçu pour être facile à mettre en œuvre, car les enseignants n'ont pas besoin de formation préalable en jardinage ou en éducation environnementale, tout le matériel (graines et jeux) étant envoyé directement aux écoles. Il est également flexible, car les activités s'intègrent au rythme habituel de la vie scolaire et peuvent être adaptées à différents niveaux scolaires et contextes locaux. Enfin, il est inclusif, car il peut être mis en œuvre même dans les écoles ne disposant pas d'un jardin entièrement aménagé.
Au total, le programme comprend dix-sept activités réparties en quatre envois au cours de l'année scolaire. Certaines activités sont axées sur l'éducation à l'environnement, par exemple l'exploration de la composition du sol ou la compréhension du cycle de vie des plantes, et peuvent se dérouler en classe ou à l'extérieur. D'autres sont spécialement conçues pour le potager pédagogique et donnent aux élèves la possibilité d'apprendre par la pratique.
Une collaboration unique
Depuis 2023, WWF France soutient la création de potagers pédagogiques dans les écoles primaires françaises via le programme École Jardinière et grâce à des partenariats avec des villes et des mairies qui permettent l'installation et l'entretien de l'espace potager. Afin de mieux comprendre ce qui fonctionne dans ce domaine, WWF France a financé une évaluation d'impact rigoureuse, en sélectionnant Eval-Lab pour mener un ECR et Global Impact Metrics (GIM) pour réaliser une évaluation socio-économique du programme.
Du côté de la recherche, une équipe pluridisciplinaire a été constituée, composée d'économistes, de psychologues de l’environnement et de psychologues issus des universités de Montpellier, Toulouse, Bordeaux et du CNRS. Un sociologue et un sociopsychologue ont mené des entretiens qualitatifs dans les écoles afin d'enrichir les données quantitatives. Le laboratoire J-PAL Europe, à travers le programme IDEE, a soutenu l'évaluation, conformément à sa mission de promotion de la recherche expérimentale et de l'utilisation des données probantes dans le système éducatif français.
L'étude s'est déroulée en France au cours de l'année scolaire 2024-2025. Avant le début de cette année scolaire, environ 3 500 élèves et 184 enseignants dans 89 écoles se sont inscrits pour participer à l'étude. Les écoles ont été réparties aléatoirement dans un groupe bénéficiant du programme L'École Jardinière pendant l'année (groupe de traitement) et un autre qui en a bénéficié après la fin de l'étude (groupe de comparaison).
Dans les salles de classe et les potagers
Au cours de l'année scolaire, l'équipe de recherche a mené des entretiens semi-structurés avec des enseignants impliqués dans l’étude. En juin 2025, une équipe d'Eval-Lab et de J-PAL Europe a visité un petit nombre d'écoles bénéficiant du programme afin d'observer comment le contenu pédagogique était utilisé en pratique.
Les enseignants ont souligné que le programme les avait aidés à structurer leurs cours et à gagner du temps dans leur préparation :
« J'ai gagné du temps. J'avais des plans de cours tout prêts, ce qui a vraiment fait la différence et m'a permis de bien m'organiser. »
Dans une classe de Saint-Jean-de-Luz, sur la côte atlantique française, les enseignants ont établi un lien entre les cours et leur environnement local, en intégrant des thèmes liés à l’océan et aux écosystèmes côtiers dans leur enseignement. La salle de classe était décorée de livres et d'affiches sur les écosystèmes marins et les environnements côtiers, reflétant la familiarité des élèves avec l'océan et son importance dans leur apprentissage quotidien.
Les élèves ont parlé avec enthousiasme de ce qu'ils avaient appris et ont montré leurs cahiers remplis de feuilles, de croquis de plantes et de schémas annotés. Les enseignants ont également décrit des signes manifestes de l’enthousiasme des élèves :
« Oui, les enfants travaillent mieux. Ils sont plus enthousiastes lorsqu'ils savent que nous allons sortir. Je vois clairement leur entrain. »
Par une journée ensoleillée de fin d'année scolaire à Saint-Jean-de-Luz, le plaisir était manifeste pour les élèves comme pour les enseignants, alors que les élèves préparaient la terre, plantaient des graines, arrosaient les plates-bandes et montraient fièrement leurs parcelles aux visiteurs. Le jardin est également devenu un tremplin pour l'expression écrite et orale, comme l'a confié un enseignant :
« Lorsque les enfants reviennent en classe, nous nous appuyons sur ce qui a été fait dans le jardin : les élèves peuvent décrire une plante, rédiger un petit texte. Nous tenons un journal du jardin que nous mettons à jour avec nos activités. La première activité de la période novembre-décembre a été la création d'affiches décrivant le jardin, préparées pour un espace d'exposition. »
Ce que nous avons appris
L'étude a généré de nouvelles données probantes sur la relation des enfants avec la nature.
D'autres analyses sont en cours et un rapport de recherche détaillé présentera l'ensemble des résultats, y compris les résultats à plus long terme. En attendant, les premières observations offrent une perspective intéressante à explorer.
L’intervention a permis aux enseignants de passer plus de temps à l'extérieur avec leurs classes, ce qui a conduit les élèves à consacrer environ 50 % de temps supplémentaire à des activités liées au potager, que ce soit en classe ou à l'extérieur dans le jardin de l'école. Cette exposition accrue s'est traduite par une amélioration du lien des enfants avec la nature et de leur conscience écologique, avec des bénéfices particulièrement importants pour les élèves scolarisés dans des réseaux d'éducation prioritaires, pour lesquels l'accès aux espaces verts est souvent plus limité. Surtout, l’approche pratique du programme a renforcé l'engagement des élèves sans augmenter leur niveau d’éco-anxiété, démontrant que l'éducation environnementale peut être à la fois ambitieuse et positive.
La publication des résultats finaux devrait aider les décideurs publics à évaluer des approches efficaces et flexibles pour connecter les écoles à la nature.
Auteurs
Zahra Boudalaoui-Buresi (Autrice)
– Associée Sénior en Politiques Publiques et Recherche, J-PAL Europe
Quentin Daviot, PhD (Auteur)
– Directeur d’Eval-Lab
Thomas Escande (Auteur)
– Directeur adjoint d’Eval-Lab
Mariajose Silva-Vargas, PhD (Autrice et photographe)
– Cheffe de projet Recherche et Politiques Publiques senior, J-PAL Europe | Chercheuse, LISER
Remerciements : Ce projet est le fruit du travail collectif de WWF France, d’Eval-Lab, de Global Impact Metrics, de J-PAL Europe et du programme IDEE, ainsi que d’une équipe pluridisciplinaire de chercheurs en économie, psychologie, psychologie environnementale et sociologie issus de plusieurs universités et institutions de recherche françaises. Nous remercions les écoles participantes, les enseignants, les élèves et les autorités locales pour leur engagement et leur confiance tout au long de l’étude.
Partenaires de l’évaluation d’impact :
Eval-Lab : Quentin Daviot, Thomas Escande.
Équipe de recherche partenaire : Gladys Barragan-Jason (Université de Toulouse), Simon Briole (Université de Montpellier), Lisette Ibanez (Université de Montpellier), Joanna Lucenet (Université de Bordeaux), Sébastien Roussel (Université de Montpellier), Arielle Syssau-Vacarella (Université de Toulouse).
Équipe d’évaluation qualitative : Noémie Caplet, Pauline Misset.
Global Impact Metrics : Paulo Gugelmo Dias, Germain Marchand, Benjamin Michallet.
Équipe de conception des activités pédagogiques (potager) : Albane du Boisgueheneuc, Florence Sevin.
IDEE (Innovations, Données et Expérimentations en Éducation), J-PAL Europe.
WWF France