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Raccordement à l’eau des ménages à Tanger, au Maroc

Localisation: Tanger, Morocco
Sample: 1000 propriétaires en zone urbaine
Timeline:
2007 to 2008
Target Group: 
Urban population
Outcome of Interest: 
Citizen satisfaction
Diarrhea
Intervention Type: 
Housing and neighborhoods
Water, sanitation, and hygeine
AEA RCT Registration Number: 
Partenaires:

Les ménages de Tanger, au Maroc, acceptent volontiers de payer pour avoir l’eau courante. Tandis que ce raccordement à domicile n’a aucun impact sur les maladies liées à l'eau, le bien-être déclaré par les ménages augmente de façon significative.

Question de politique 

Les ménages des pays en développement passent un temps considérable à s’approvisionner en eau. Personne n'échappe à cette tâche au sein d'un ménage, mais dans de nombreux pays, ce sont surtout les femmes et les filles qui en ont la charge. Ce fardeau génère beaucoup de stress et des tensions importantes, à la fois à l’intérieur des familles et entre elles. La plupart des interventions destinées à raccorder les ménages pauvres aux réseaux d’eau potable ont pour objectif principal l’amélioration de la santé. Cependant, au-delà de son impact direct sur la santé, un accès amélioré à l’eau pourrait surtout avoir d’importants effets sur le bien-être des ménages. Le raccordement à l’eau peut mener à une meilleure qualité de vie : le temps auparavant consacré à l'approvisionnement en eau est investi dans des loisirs ou des activités productives (travail rémunéré ou éducation), de plus une importante source de stress et de tensions est éliminée. Toutefois, cela pourrait également mener à une diminution du bien-être : les femmes n'ayant pas d'autre occasion de sortir de chez elles se verraient alors privées, par ce raccordement à domicile, d’une source importante de socialisation, ceci pouvant réduire leur qualité de vie.

Cadre de l'évaluation 

Dans le Maroc urbanisé, lieu de cette étude, les ménages dépendants des fontaines publiques passent plus de sept heures par semaine à collecter de l’eau, malgré une densité relativement élevée de points d'eau. Dans notre échantillon, 65 % des ménages dépourvus de raccordement à l’eau déclarent que l’eau est une source majeure de préoccupation, 15 % ont déjà eu un conflit relatif à l’eau au sein de leur famille et 12 % avec leurs voisins. Ainsi, l’eau semble être la principale source de stress et de tensions, à la fois au sein des familles et entre elles.

Faciliter le financement à crédit d’un branchement individuel à l’eau permet d’améliorer la qualité de vie des ménages.

Détails de l'intervention 

J-PAL a travaillé en collaboration avec Amendis, filiale locale d’une entreprise internationale de services, en charge, à Tanger, des réseaux d’électricité et de récupération des eaux usées, ainsi que de la distribution de l’eau potable. En 2007, Amendis a lancé un programme social en vue d’augmenter l’accès à l’eau courante et à l’assainissement. Fin 2007, environ 845 ménages à faible revenu et résidant dans les quartiers de Tanger alimentés en eau courante, n’avaient pas l'eau à domicile car les frais de raccordement étaient au-dessus de leurs moyens. Ces ménages avaient cependant accès à des fontaines publiques dans leur voisinage, et tous possédaient également des installations sanitaires chez eux. 

Le programme fournissait un prêt à taux zéro destiné à permettre l’installation du raccordement. Le remboursement du prêt serait inclus dans la facture d’eau et étalé sur 3 à 7 ans. La subvention ne couvrait pas le coût du raccordement, ni la consommation d'eau. Début 2008, dans le cadre d'un programme pilote, une campagne d’information fut menée envers 434 ménages choisis aléatoirement parmi 845 ménages pouvant bénéficier d’un raccordement. Les ménages sélectionnés reçurent des informations sur l’offre de crédit ainsi que de l’aide pour suivre les procédures administratives nécessaires. Les autres ménages (le groupe témoin) pouvaient obtenir les mêmes conditions s’ils le souhaitaient, mais, jusqu'en 2009, ils ne reçurent ni d'informations personnalisées, ni d'assistance pour la procédure.

Résultats 

La campagne d’information doublée de l’assistance administrative a augmenté de façon considérable le nombre de personnes ayant demandé un raccordement. Six mois après la campagne d’information, 69% des ménages du groupe test avaient acquis un branchement au réseau d’eau, contre 10% seulement des ménages du groupe témoin.

Les ménages apprécient leur branchement individuel. La différence de prix entre les zones a eu peu d’effet sur le nombre de postulants. Trois ans après, aucun ménage n’a eu l’eau coupée à cause d’un défaut de paiement du raccordement ou de la consommation et 44% des foyers avaient remboursé leur crédit.

Raccorder les maisons au réseau d’eau a entraîné une augmentation de l’eau consommée par les familles. Les ménages du groupe test étaient plus susceptibles d’indiquer qu’ils avaient assez d’eau pour se laver (+20 points de pourcentage) et pour nettoyer (+16 points de pourcentage).

Être raccordé n’a pas eu d’impact sur la qualité de l’eau potable ou sur la santé des ménages. Les taux de coliformes fécaux sont les mêmes dans les 2 groupes. C’est probablement la raison pour laquelle il n’y a pas d’impact sur les maladies transmises par l’eau, chez les enfants comme chez les adultes. Cela montre que, dans ce contexte, la quantité d’eau disponible n’est pas décisive pour la santé.

Les branchements individuels à l’eau ont permis aux familles de gagner beaucoup de temps; les heures dégagées ont surtout été transformées en activités de loisirs. Pour les familles du groupe test, la demi-heure quotidienne passée à aller chercher l’eau a quasiment disparu. Le temps gagné n’a pas servi à augmenter celui des activités de production, (travailler, créer une activité, ou pour les enfants, faire leurs devoirs). En conséquence, ce programme n’a eu aucun effet sur le revenu familial ou sur la scolarité. Globalement, les familles ont utilisé ce temps gagné pour des activités de loisirs (regarder la télévision, rencontrer des gens).

Être raccordé au réseau d’eau a réduit les conflits et globalement amélioré la qualité de vie. Dans le groupe témoin, 16% des ménages avaient des conflits familiaux liés à l’eau, et 12% des disputes avec leurs voisins à ce sujet. Ces tensions ont quasiment disparu dans le groupe test. Les branchements ont aussi amélioré la perception de leur qualité de vie par les ménages raccordés: le nombre de ménages indiquant que leur vie était meilleure que l’an passé a presque doublé (de 23 à 44%).

Les ménages témoins ayant des voisins bénéficiant d’un branchement individuel sont plus susceptibles de demander leur raccordement. 18 mois après la campagne d’information et 8 mois après la réunion d’information, 33% des ménages témoins ayant un foyer test à moins de 20 mètres de chez eux étaient raccordés, contre 15% des ménages sans proches voisins appartenant au groupe test.

Conclusions politiques 

Les familles ont beaucoup apprécié d’avoir un accès à l’eau plus confortable et plus facile. Les ménages de Tanger ont été prêts à payer beaucoup pour une quantité d’eau accrue et un meilleur confort. Même si les personnes n’ont pas utilisé le temps gagné pour des activités de production, ce temps supplémentaire ainsi que la baisse du stress liée à la collecte de l’eau ont amélioré le niveau de bien-être auto-rapporté par les ménages. Ceci peut signifier qu’en cas d’investissements importants entrepris pour raccorder des villages à l’eau potable, les ménages seront peut-être disposés à payer une partie des frais du branchement individuel, ce qui augmenterait beaucoup le rendement social de ces coûts fixes.

Faciliter l’accès au crédit pourrait permettre aux ménages d’investir plus pour améliorer leur qualité de vie. Les ménages ne peuvent pas payer d’avance, mais pourraient payer par mensualités.

Donner des informations sur les avantages disponibles et aider pour les démarches administratives sont des facteurs importants permettant d’assurer l’accès aux services. Compte tenu de l’amélioration importante du bien-être des ménages après l’installation du robinet, il est impressionnant de constater que ce simple «coup de pouce» ait eu un effet aussi important sur la participation au programme d’Amendis. Cela peut être dû soit au manque d’information sur le programme de crédit, soit au fait que les ménages ne sont pas capables de surmonter les obstacles administratifs liés au programme. Ainsi, donner accès à un crédit mais également simplifier le processus d’inscription (ou aider à ces démarches) pourrait fortement augmenter le désir des familles à investir dans un raccordement à l’eau.

Les relations sociales sont une source importante d’apprentissage. Les ménages témoins étaient plus susceptibles de se raccorder lorsqu’ils voyaient les avantages obtenus par leurs voisins déjà branchés. De même, au Kenya, les ménages ayant reçu gratuitement une moustiquaire imprégnée avaient plus de chances d’en acheter une ensuite, tout comme leurs voisins, probablement parce qu’ils avaient découverts les avantages du produit (voir le Bulletin J-PAL: “Pourquoi Payer ?”).

Lire la synthèse en français.

Devoto, Florencia, Esther Duflo, Pascaline Dupas, William Parienté, and Vincent Pons. 2012. "Happiness on Tap: Piped Water Adoption in Urban Morocco." American Economic Journal: Economic Policy 4(4): 68-99.