Suivi sur 20 ans d’un programme de stimulation de la petite enfance en Jamaïque

Researchers:
James Heckman
Rodrigo Pinto
Arianna Zanolini
Christel Vermeerch
Susan Walker
Susan Chang-Lopez
Sally Grantham-McGregor
Location:
Kingston, Jamaïque
Sample:
170 participants du programme initial
Chronologie:
1986 - 2008
AEA RCT registration number:
AEARCTR-0001284

Dans le monde entier, des gouvernements et des ONG mettent en œuvre toute une gamme d’interventions de développement du jeune enfant (DJE) afin de répondre au manque de stimulation psychosociale et aux problèmes de nutrition auxquels sont confrontés les enfants défavorisés. Cependant, il existe encore trop peu de preuves rigoureuses des effets à long terme de ces programmes sur la situation de ces enfants à l’âge adulte. Les chercheurs ont donc évalué l’impact à long terme d'une intervention de DJE sur la situation économique des participants à l’âge adulte en Jamaïque. Il s’agit de la première étude de ce genre dans un pays à faible revenu. Les résultats suggèrent que l’intervention de stimulation a permis aux enfants souffrant d’un retard de croissance de rattraper ceux dont la croissance était normale, provoquant ainsi une hausse de leurs revenus à l’âge adulte et contribuant à réduire les inégalités.

Policy issue

La petite enfance est une période cruciale pour le développement cognitif, social et physique des individus. Pour que la croissance physique et neurologique des enfants de moins de cinq ans se déroule correctement, ces derniers ont particulièrement besoin de bénéficier d’apports nutritionnels équilibrés, d’une stimulation psychosociale adaptée et d’un engagement émotionnel suffisant. Malheureusement, dans les pays en développement, beaucoup d’enfants de moins de cinq ans n’atteignent jamais leur potentiel de développement à cause de la pauvreté, avec les problèmes de malnutrition et de manque de stimulation qui lui sont associés. Afin de lutter de manière rentable et efficace contre les conséquences de la malnutrition et du manque de stimulation au cours de la petite enfance, les gouvernements et les ONG du monde entier mettent en œuvre toute une gamme d’interventions de développement du jeune enfant (DJE). Cependant, il existe encore trop peu de preuves rigoureuses des effets à long terme de ces programmes sur la situation des enfants à l’âge adulte, notamment sur les revenus et les inégalités. Les chercheurs ont donc évalué l’impact à long terme d’une intervention de DJE sur la situation économique ultérieure des participants en Jamaïque. C’est la première étude de ce type dans un pays à faible revenu.

Context of the evaluation

Malgré une tendance à l’amélioration ces dernières années, le développement du jeune enfant fait encore face à de nombreux défis en Jamaïque. Entre 2008 et 2012, 5% des enfants de moins de cinq ans souffraient d'un retard de croissance modéré à sévère et 4% d’entre eux avaient été laissés sous la surveillance d’un enfant de moins de dix ans au cours de la semaine précédente.

En 2007 et en 2008, les chercheurs ont mené une évaluation de suivi portant sur une intervention de développement du jeune enfant mise en œuvre en 1986-87 dans les quartiers défavorisés de Kingston, en Jamaïque. Parmi les enfants qui avaient participé à l’étude en 1986, seuls 5% avaient une mère qui avait poursuivi ses études au-delà du collège, et le père n’était présent que dans moins de la moitié des ménages. Par ailleurs, environ un cinquième des enfants souffraient d'une insuffisance pondérale à la naissance.

Photographie originale d’assistantes de santé communautaire se préparant pour leur tournée hebdomadaire de visites à domicile en Jamaïque

Details of the intervention

127 enfants souffrant d’un retard de croissance et âgés de 9 à 24 mois avaient participé au programme initial de DJE, qui avait duré deux ans. Les chercheurs avaient réparti ces enfants de manière aléatoire entre quatre groupes différents : un groupe bénéficiant d’une intervention de stimulation psychosociale, un groupe bénéficiant d’une intervention de nutrition, un groupe bénéficiant des deux interventions, et un dernier groupe sans aucune intervention (le groupe témoin). Les chercheurs ont également recueilli des données sur 84 enfants venant des mêmes quartiers mais ne souffrant pas d’un retard de croissance, afin de constituer un groupe témoin supplémentaire. Pour l’intervention de stimulation, des agents de santé communautaire qualifiés ont effectué des visites à domicile hebdomadaires au cours desquelles ils encourageaient les mères à jouer et à interagir avec leurs enfants et leur montraient comment faire. Pour l’intervention de nutrition, des professionnels de santé ont distribué chaque semaine des compléments alimentaires au domicile des participants, ainsi que des rations supplémentaires de farine de maïs et de lait écrémé en poudre afin de décourager le partage de ces compléments avec d’autres membres de la famille.

Vingt ans après la fin du programme, les chercheurs ont repris contact avec les participants de l’intervention initiale de DJE, qui avaient alors 22 ans environ, afin de mesurer les impacts à long terme du programme. Les chercheurs ont de nouveau interrogé les 105 individus de la cohorte initiale d’enfants souffrant d’un retard de croissance, ainsi que les 65 du groupe témoin d’origine composé d’enfants sans retard de croissance. Des données ont été collectées sur leur parcours scolaire et leur situation sur le marché du travail afin d’identifier l’impact du programme sur leur niveau d’éducation et leurs revenus et de déterminer s’il avait permis aux enfants souffrant d'un retard de croissance de « rattraper » ceux du groupe témoin.

Results and policy lessons

Les enfants ayant bénéficié de l’intervention de stimulation ont notamment été scolarisés 0,6 année de plus, soit une durée de scolarisation supérieure de 5,6% par rapport aux enfants qui n’avaient pas reçu de stimulation. Ils étaient également trois fois plus susceptibles d’avoir fait des études universitaires. De plus, au moment de l’étude, les individus qui avaient bénéficié de l’intervention de stimulation dans leur enfance étaient plus nombreux à être étudiants à plein temps avec un emploi à temps partiel en parallèle, par rapport au groupe sans stimulation. Dans la mesure où les étudiants à plein temps qui travaillent à temps partiel gagnent en moyenne moins bien leur vie que les travailleurs à plein temps qui ne sont pas étudiants, ce résultat suggère que la moyenne des revenus observé minimise peut-être l’impact à long terme de l’intervention de stimulation sur les revenus.

graph measuring age-appropriate outcomes from infancy to adulthood

Gertler, Paul, James Heckman, Rodrigo Pinto, Arianna Zanolini, Christel Vermeerch, Susan Walker, Susan Chang-Lopez, and Sally Grantham-McGregor. 2014. "Labor Market Returns to an Early Childhood Stimulation Intervention in Jamaica." Science 344(6187): 998-1001.